Pas deux.
Une.
Celle qu’on enfile le soir parce qu’on commence à avoir froid aux pieds alors qu’il faisait 28 degrés il y a trois jours.
Et là, sans cérémonie, sans annonce officielle, on comprend que quelque chose vient de changer.
L’été est terminé.
Pourtant, le calendrier n’a rien à voir là-dedans.
Le 22 septembre peut bien arriver avec son air très sérieux et nous expliquer que c’est l’automne. Personnellement, je refuse de considérer qu’une saison puisse se terminer un mardi à 14 h 37.
Non.
L’été se termine plutôt un matin où on ouvre la porte et où on pense :
« Ah. Il fait frais. »
Pas froid.
Frais.
Ce mot très précis qui signifie : j’aurais peut-être dû prendre une veste, mais maintenant que je suis dehors, je vais faire semblant que tout va bien.
Et puis les petits signes commencent à s’accumuler.
On ferme les fenêtres le soir.
On rallume une lampe à 20 heures.
On recommence à regarder la météo autrement que pour savoir s’il va pleuvoir pendant le barbecue.
On remet un pantalon et on se dit qu’en fait, c’est quand même confortable.
On ressort une veste qu’on avait rangée en mai et qu’on regarde presque comme une vieille connaissance.
Et surtout, quelqu’un finit par dire :
« On a quand même eu un bel été. »
Cette phrase me fascine.
Parce qu’elle signifie officiellement qu’on est déjà en train de faire les archives.
On ne dit pas :
« On a un bel été. »
On dit :
« On a eu un bel été. »
C’est terminé.
Dossier classé.
Merci pour votre participation.
À partir de maintenant, il faudra attendre plusieurs mois avant de pouvoir manger dehors sans faire semblant de ne pas avoir froid.
Mais ce qui est étrange, c’est qu’on ne sait jamais vraiment quand l’été se termine.
Il y a forcément une dernière soirée où on mange dehors.
Une dernière fois où on sort sans veste.
Une dernière fenêtre qu’on laisse ouverte toute la nuit.
Une dernière promenade où il fait encore clair en rentrant.
Mais sur le moment, on ne le sait pas.
On ne se dit pas :
« Profitons bien de cette soirée, car il s’agit probablement de notre dernière occasion de manger dehors cette année. »
Heureusement d’ailleurs.
Imagine la pression.
Tu serais assis devant ton assiette en train de regarder ton entourage avec émotion :
« Mangez bien les amis. C’est peut-être la dernière tomate mozzarella avant octobre prochain. »
Non.
On ne sait pas.
On vit simplement la soirée.
Et c’est peut-être ça qui me plaît le plus dans cette histoire.
Les choses importantes ne nous préviennent pas quand elles sont en train de se terminer.
Elles partent souvent très discrètement.
Une habitude qu’on ne fera plus.
Un endroit où on ne retournera plus.
Une période de notre vie dont on ne sait pas encore qu’elle touche à sa fin.
Un enfant qui demande encore qu’on lui lise une histoire avant de dormir.
Un repas avec quelqu’un qui, quelques mois plus tard, ne fera plus partie de notre quotidien.
La dernière fois n’a généralement rien de particulier.
Pas de musique.
Pas de ralenti.
Pas de lumière dorée.
Juste un mardi quelconque.
Et puis, beaucoup plus tard, on se retourne et on réalise :
« Ah. C’était la dernière fois. »
C’est peut-être pour ça que j’aime autant les changements de saison.
Ils nous rappellent quelque chose qu’on oublie facilement :
tout change, même quand on ne s’en rend pas compte.
Et contrairement à beaucoup d’autres choses, l’automne nous donne au moins quelques indices.
La lumière baisse.
Les soirées raccourcissent.
Les chaussettes réapparaissent.
Alors cette année, je vais essayer de ne pas faire grand-chose de cette prise de conscience.
Je ne vais pas essayer de « profiter de chaque instant ».
Cette phrase m’a toujours un peu stressée.
Profiter de chaque instant, c’est encore une manière de transformer la vie en tâche à accomplir.
Je vais simplement essayer de remarquer.
Le dernier repas dehors.
La lumière qui reste encore un peu.
La fenêtre ouverte.
Une soirée où personne ne regarde l’heure.
Et puis, un soir, je mettrai probablement une chaussette.
Une seule.
Je regarderai dehors et je penserai :
« Bon. C’est fini. »
Et je ne serai même pas triste.
Parce qu’après tout, l’automne arrive.
Et il aura probablement ses propres petites choses qu’on ne remarquera qu’au moment où elles seront déjà presque terminées.
